Les renards pâles (Yannick Haenel)


« C’est l’époque où je vivais dans une voiture. Au début c’était juste pour rire. Ca me plaisait d’être là, dans la rue, sans rien faire. Je n’avais aucune envie de démarrer. Pour aller où d’ailleurs ? Je me sentais bien sous les arbres, rue de la Chine. La voiture était garée le long du trottoir, en face du 27. Il y avait des pétales de cerisiers qui tournoyaient dans l’air ; ils s’éparpillaient avec douceur sur le pare-brise, comme des flocons de neige.« 

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Le décor est planté. Quelques détails vont arriver très vite pour l’affiner mais l’essentiel est déjà là. Une errance, un lâcher-prise, une mise à distance du monde (un « intervalle) par un protagoniste de 43 ans qui parle à la première personne et présente cette histoire comme un récit, la retranscription aussi précise que possible d’événements réeellement vécus. L’histoire commence le jour de l’élection de Sarkozy, il est 20h et Jean Deichel descend dans sa voiture (une R18 break) les 3 cartons qui contiennent à peu près toute sa vie, ferme la porte de la chambre qu’il occupait (et dont il ne payait plus le loyer depuis des mois), s’installe au volant et allume la radio…

« …le nouvel élu venait carrément de déclarer la guerre à tous ceux qui ne se levaient pas tôt le matin pour aller au travail. Selon lui, il s’agissait de « mauvais citoyens » : il trouvait intolérable que la société continue à les assister… On veut nous faire croire que le travail est la seule façon d’exister, alors qu’il ruine les existences qui s’y soumettent. Ceux qui imaginaient survivre grâce à un travail cherchent désormais comment survivre à celui-ci … »

Y. devient alors dans les faits le marginal qu’il était déjà depuis un certain temps, écume le XXème arrondissement parisien de long en large (mention spéciale pour sa manière de parler des lieux, des rues, des cafés de ce secteur de Paris qui n’était pas mon fief du temps de ma vie parisienne mais que j’appréciais tout particulièrement), lit des livres à la bibliothèque, prend des douches à la piscine, fume beaucoup, bois pas mal, liquidant le peu d’économies qui lui reste encore à un rythme soutenu. Dans sa boite à gant, un livre de chevet : « En attendant Godot ».

C’est dans ce contexte, et dans la foulée de nuits de beuveries, de rencontres interlopes (au Café chéri, au Zorba) et de signes prémonitoires (inscrite en rouge, au fond de l’Impasse Satan : « La société n’existe pas ») qu’il va découvrir l’existence des « Renards pâles » et suivre leur piste jusqu’à finir par les rattraper et se fondre avec eux…

« Le monde n’est pas complètement asservi. Nous ne sommes pas encore vaincus. Il reste un intervalle, et, depuis cet intervalle, tout est possible. Nous répétons ces trois phrases; elles s’allument dans la nuit comme des étincelles. »

La première partie du livre est écrite à la première personne du singulier, la seconde à la première personne du futur, le  « je » devient alors « nous » et le récit change littéralement de perspective, devenant une sorte de manifeste collectif incarné par des actions spectaculaires (et non violentes) des Renards Pâles.

Les « Renards pâles » est un court roman qui parle d’insurection, d’errance, du monde d’aujourd’hui vu par ceux qui ne sont pas aux commandes, des laissés pour compte de la société de consommation et d’une colère sourde qui monte, un récit dont la dimension politique ne doit pourtant pas faire oublier celle qui fait véritablement son charme : la poésie vibrante qui s’en dégage à chaque page. 

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« Les Renard pâles » (2013) – Yannick Haenel (175 pages, éditions Gallimard)

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